Génération 1900-1927 : Le travail comme religion, le silence comme héritage
Le rapport au travail des générations suisses : une série d’articles
Comment une génération vit-elle le travail ? Qu’est-ce qu’elle se permet, ou ne se permet pas ? Qu’est-ce qu’elle transmet, souvent sans le dire, à celle qui suit ?
Cette série d’articles explore le rapport au travail des générations suisses depuis 1900 jusqu’à aujourd’hui. Chaque génération porte en elle des codes, des silences, des interdits qui façonnent notre relation collective au labeur, au repos, au corps, au temps.
Je commence par la série une, la génération entre-deux-guerres (1900-1927), celle qui a posé les fondations de tout ce qui a suivi.
#Une Suisse en pleine mutation
Au tournant du siècle, la Suisse bascule. Entre tradition rurale et modernité industrielle, entre villages figés et villes qui s’électrifient.
3,8 millions d’habitants. Le 3ème pays le plus industrialisé d’Europe par habitant. Zurich, Bâle, Genève dépassent à peine les 100’000 habitants. L’exode rural bat son plein. On quitte les fermes pour les usines, pas pour les grandes villes, mais pour les centres régionaux.
On travaille dur. Très dur. En 1901, près de la moitié des fabriques appliquent le maximum légal : **11 heures par jour**. Le salaire ? Deux fois moins pour les femmes. Elles n’ont aucun droit de vote. Il faudra attendre 1971.
La société fonctionne selon des codes rigides. L’Église rythme la vie. Les valeurs : travail, discipline et devoir. On ne se plaint pas et on fait ce qu’il faut faire.
Puis vient 1914. Et tout bascule.
#Le travail : identité masculine, fardeau féminin
Pour les hommes, le travail n’est pas une option
C’est une obligation morale. Un homme qui ne travaille pas n’est pas un homme. À la campagne, on hérite de la terre. On se lève avant l’aube, on rentre à la nuit tombée. Pas de congés, pas de retraite. On travaille jusqu’à ce que le corps lâche.
En ville, on vend sa force à l’usine. 11 heures par jour, six jours par semaine. Le salaire masculin est censé faire vivre toute la famille. Dans la pratique, il ne suffit souvent pas.
Pour les femmes, c’est un double fardeau
Dans les classes bourgeoises, une femme mariée qui travaille dehors ? Un scandale. Cela signifierait que son mari ne gagne pas assez. Elle s’occupe donc de la maison, des enfants, de la représentation. Un travail à plein temps, invisible, non rémunéré.
Dans les classes populaires, tout le monde travaille. La femme cumule : travail payé à l’extérieur + tout le travail domestique. Elle gagne la moitié du salaire d’un homme pour le même travail. Et si une crise survient, ce sont elles qu’on licencie en premier.
Juridiquement, la femme mariée n’a aucun droit sur son propre salaire jusqu’en 1907
C’est le mari qui encaisse. En 1927, une loi fédérale autorisera même le licenciement des femmes mariées dans la fonction publique. Le message est clair : une femme mariée doit rester à la maison.
Hommes et femmes travaillent jusqu’à l’os. Mais les hommes le font avec la fierté d’accomplir leur devoir. Les femmes le font en silence et sans reconnaissance. Le travail des hommes construit leur identité. Celui des femmes les maintient dans l’ombre.
#Ce qu’on ne se permet pas
**Se plaindre**
Jamais. Quelle que soit la douleur, la fatigue, l’injustice. Se plaindre, c’est montrer sa faiblesse. La guerre a affamé des familles entières. La grippe espagnole a tué des milliers de jeunes. Les usines broient les corps. Mais on ne se plaint pas. On survit.
**Rêver d’autre chose**
On naît paysan, on meurt paysan. La vie est tracée. L’ascension sociale ? Un fantasme. On espère que les enfants auront mieux. Mais pour soi-même ? Non. Parce que le désir fait mal quand il ne peut pas être assouvi.
**S’arrêter**
Le repos n’est pas un droit, c’est presque une faute. Les vacances n’existent pas pour la majorité. Les congés payés n’arriveront que dans les années 1940-1950. On travaille jusqu’à ce que le corps dise stop. Et même là, on se force encore.
**Exprimer ses émotions**
Un homme qui pleure ? Impensable. Une femme qui exprime sa colère ? Hystérique. On garde tout pour soi. La tristesse, la peur, l’angoisse. Les enfants apprennent très tôt à taire leurs émotions. “Arrête de pleurer”, “Sois fort”. Le message est clair : tes émotions dérangent.
**Contester l’autorité**
On ne questionne ni le père, ni le patron, ni le curé, ni l’État. Bien sûr, la grève générale de 1918 a montré qu’il y avait des limites. Mais c’est l’exception. Au quotidien, on obéit. On baisse la tête.
**Penser à soi**
On pense à la famille, au devoir, à la communauté. Une mère qui prend du temps pour elle ? Égoïste. On ne se demande pas “Qu’est-ce que je veux ?”, mais “Qu’est-ce qu’on attend de moi ?”.
Cette génération porte le poids de l’interdit intériorisé. Ces interdits sont profondément ancrés. Elle se les impose à elle-même, les transmet à la suivante, sans même les formuler.
#Le temps : une force qui s’impose
**À la campagne, le temps obéit aux saisons**
On se lève quand il faut traire les vaches. On rentre quand la nuit tombe. La nature impose son rythme. On suit.
**En ville, le temps devient mécanique**
La sirène de l’usine hurle. Il faut y être. Le temps est découpé en heures de travail, en pauses réglementées, en cadences imposées.
Il n’y a pas de “temps libre”. Il y a le temps du travail, immense. Et le temps du reste : dormir, manger, prier. Mais même ce “reste” est orienté vers le travail. Pour les femmes, c’est pire. Leur travail n’a pas de début ni de fin. Elles se lèvent avant tout le monde, se couchent après.
**Le futur ? On n’y pense pas**
On ne planifie pas “sa carrière”. La retraite n’existe pas. L’AVS ne sera mise en place qu’en 1948. Le futur, c’est demain. Peut-être la semaine prochaine. On vit au jour le jour.
**Le passé, en revanche, pèse lourd**
On fait comme nos parents ont fait. “On a toujours fait comme ça” est l’argument ultime. Cette génération est coincée entre un passé qui l’écrase et un futur qu’elle ne peut pas imaginer.
**Paradoxalement, le temps est vécu dans l’urgence permanente**
Urgence de finir avant la nuit. Urgence de rentrer la récolte. Urgence de nourrir les enfants. Tout est urgent, tout est précaire. Et en même temps, cette urgence est monotone. Tous les jours se ressemblent.
Le temps de cette génération, c’est un temps sans horizon. Un présent perpétuel, marqué par le labeur. Un temps qui ne leur appartient pas, mais qu’ils remplissent jusqu’à la dernière goutte de leur énergie.
#Le corps : un outil qu’on use
**Le corps n’est pas un temple. C’est un outil**
Un instrument qui doit servir, produire et tenir. On ne se demande pas s’il va bien. On se demande s’il peut encore travailler. Tant qu’il fonctionne, on continue.
À la campagne : bêcher, faucher, porter, marcher dans la boue. À l’usine : cadences, gestes répétés des milliers de fois, bruit, chaleur ou froid extrêmes.
**La fatigue est la norme**
On se lève fatigué. On travaille fatigué. On se couche épuisé. Les femmes connaissent une fatigue particulière. Les grossesses répétées épuisent les corps. On accouche, on allaite, on retravaille. Parfois quelques jours après.
**On ne parle pas de la douleur**
On la cache. Montrer qu’on a mal, c’est risquer le renvoi. Les ouvriers travaillent avec des doigts coupés, des brûlures. Les femmes endurent les descentes d’organes, les varices, les migraines.
**Les accidents : une fatalité**
On perd des doigts dans les engrenages. On tombe des échafaudages. L’assurance-accidents obligatoire n’existe que depuis 1918. Avant ça, un accident, c’était la ruine.
**Tomber malade, c’est un drame**
Parce qu’on ne peut plus travailler. Donc on ne gagne plus. Alors on travaille malade, avec la fièvre, jusqu’à ce que le corps s’effondre vraiment.
**Le corps des femmes est doublement aliéné**
Jusqu’en 1988, le viol conjugal n’est pas reconnu comme un crime. Leur corps est constamment enceint ou épuisé. La contraception est inexistante. Cinq, six, huit enfants. Certaines en meurent.
**À 40 ans, on en paraît 60**
Les mains sont déformées. Les dos courbés. Les dents tombent. On ne cherche pas à “bien vieillir”. On vieillit. On espère juste ne pas devenir un fardeau.
Cette génération sacrifie son corps. Elle l’use et l’ignore. Le corps n’est pas un lieu de vie. C’est un lieu de labeur.
#Ce que cette génération a transmis sans le dire
**Le silence**
Cette génération n’a pas raconté ses souffrances. Elle s’est tue. Et dans ce silence, elle a transmis : on ne parle pas de ce qui fait mal. Ce silence traverse les générations.
**Le travail comme valeur absolue**
Le travail est sacré. C’est ce qui donne de la dignité. Les enfants ont intégré que le repos est suspect. Que prendre du temps pour soi, c’est de l’égoïsme.
**La peur de manquer**
Cette génération a connu la faim réelle. Elle a transmis cette peur. Dans les placards remplis “au cas où”. Dans l’angoisse face à l’argent qui manque. Cette peur ne part pas en une génération.
**La rigidité des rôles**
Les hommes travaillent dehors. Les femmes s’occupent de la maison. Même quand les lois changent, cette rigidité reste ancrée.
**La méfiance envers le plaisir**
Le plaisir, c’est suspect. Cette génération a transmis une austérité morale. L’idée que la vie est sérieuse. Que le bonheur doit être mérité par le sacrifice.
**Le corps comme ennemi**
On ne l’écoute pas. On le contraint. On le force. Les enfants ont appris que le corps n’est pas digne de considération.
**Le respect absolu de l’autorité**
On ne conteste pas. Les enfants ont appris à baisser la tête. À intérioriser les ordres sans les questionner.
Le plus puissant, c’est ce qu’elle n’a jamais dit. Ce qu’elle a montré par son silence, ses gestes, ses regards. Cette génération a transmis une façon d’être au monde. De se tenir. De se taire. De souffrir en silence.
#Ouverture à la génération suivante
**La génération suivante (1928-1945) naît dans un monde marqué par les cicatrices non-dites**
Elle grandit pendant la crise de 1929, la Deuxième Guerre mondiale. Elle est élevée par des parents qui ont survécu à la Première Guerre, à la grippe espagnole, à la faim. Des parents qui ne parlent pas.
**Elle va connaître une transformation radicale**
L’AVS en 1948. Les congés payés. La semaine de 48 heures. La prospérité des Trente Glorieuses. Mais elle portera en elle les traumatismes non dits de ses parents.
Elle sera tiraillée. Entre la culpabilité de “profiter” alors que ses parents ont tant souffert, et le désir d’une vie moins dure.
**Elle héritera du silence, de la rigidité, de la peur de manquer**
Mais aussi de la volonté farouche que ses propres enfants n’aient pas à endurer ce qu’elle a vu. Elle travaillera dur pour construire, assurer, protéger.
**Avec le temps, le silence commencera à se fissurer**
Des bribes. Des fragments. “Papa ne parlait jamais de la guerre.” “Maman ne se plaignait jamais.” Et dans ces bribes, les générations d’après commenceront à comprendre.
**Entre la génération 1900-1927 et celles qui suivent, il y a un fil invisible mais tenace**
Un fil fait de silence, de travail acharné, de peur de manquer, de corps sacrifiés. Ce fil se transforme, s’assouplit. Mais il ne disparaît pas.
Parce que les traumatismes non dits traversent les générations. Parce que les façons d’être au monde se transmettent bien au-delà des mots.
**Et c’est en comprenant d’où l’on vient qu’on peut choisir où l’on va.**
Juste un regard posé, pour respirer, pour souffler. — Cathy Conciatori
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Crédit photo : image générée par l’intelligence artificielle
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