Génération 1928-1945 : La loyauté toujours, le travail mais avec un thé au soleil couchant
Comment une génération vit-elle le travail ?
Qu’est-ce qu’elle se permet, ou ne se permet pas ?
Qu’est-ce qu’elle transmet, souvent sans le dire, à celle qui suit ?
Cette série d’articles explore le rapport au travail des générations
suisses depuis 1900 jusqu’à aujourd’hui. Chaque génération porte en
elle des codes, des silences, des interdits qui façonnent notre relation
collective au labeur, au repos, au corps, au temps.
Après la génération entre-deux-guerres (1900-1927), voici la génération
silencieuse (1928-1945). Celle qui a grandi dans l’ombre de la crise et
de la guerre. Celle qui a tenu sans se plaindre. Celle qui a introduit, discrètement,
les petites respirations. Génération charnière qui a posé les bases de
l’État-providence suisse sans vraiment le savoir.
Contexte de la société et vie quotidienne en Suisse (1928-1945)
Entre deux crises, une génération se forme
L’ombre de la guerre qui vient de finir.
Cette génération naît et grandit dans l’ombre.
L’ombre de la crise qui arrive.
L’ombre de la guerre qui reviendra.
Ils naissent entre 1928 et 1945.
Trop jeunes pour avoir connu la Première Guerre mondiale.
Mais ils en portent les traces. Dans le silence de leurs parents.
Dans la peur qui flotte. Dans l’interdiction absolue de gaspiller.
La crise de 1929 : grandir dans la pénurie
Dès 1929, le monde bascule. Les années 1930, c’est la crise qui dure.
Le chômage grimpe à 7% en 1936.
20% de la population demande l’assistance.
Les soupes populaires rouvrent.
Les enfants grandissent dans la pénurie.
On leur apprend très tôt : ne rien gaspiller. Finir son assiette.
Réparer plutôt que jeter. Économiser. Se méfier.
La guerre, encore. 1939-1945
La guerre revient. Pas sur le sol suisse, mais tout autour.
Les soldats sont mobilisés 500 jours en moyenne.
Les APG compensent les salaires. C’est une première.
L’État qui prend soin.
Les enfants le voient : l’État peut aider.
Le rationnement commence en 1938.
Le Plan Wahlen augmente les surfaces cultivées.
Mais l’auto-ravitaillement passe seulement de 52% à 59%.
On fait avec presque rien.
Cette génération apprend l’économie.
Rapport dominant au travail
Pour les hommes : le travail comme devoir
Le travail, c’est l’identité.
48 heures par semaine. Six jours sur sept.
La SUVA les protège.
L’AVS en 1948 leur promet une retraite.
Ils travaillent. Se taisent.
Obéissent au patron, à l’État, à l’Église.
Sans remettre en question.
Pendant la guerre, mobilisés 500 jours en moyenne.
Loyauté absolue. Discipline totale.
Pour les femmes : le double fardeau
Elles travaillent aussi.
300’000 dans les services. 200’000 dans l’industrie.
Salaires entre la moitié et les trois-quarts de ceux des hommes.
Pour le même travail.
Mais une règle : si elles se marient, elles doivent quitter leur poste.
Dans la fonction publique, c’est automatique.
Les années 1930 durcissent les choses.
La crise sert de prétexte.
On fustige les “doubles salaires”.
On pousse les femmes à céder leur place aux hommes.
Le travail domestique reste inaperçu.
Préparation des repas. Lessive. Nettoyage. Soins.
Une femme au foyer “ne travaille pas”,
considérée comme « inactive » économiquement.
La maternité sans protection
La loi de 1877 interdit de travailler 8 semaines autour de l’accouchement.
Sans salaire.
Le mandat constitutionnel de 1945 pour créer une assurance-maternité ?
Appliqué 60 ans plus tard, en juillet 2005.
Au chômage, elles ne sont pas indemnisées.
Pendant la guerre : 20’000 femmes dans le Service Complémentaire Féminin (SCF).
Dans le rapport de l’état-major de 500 pages : 50 lignes.
Le double fardeau : une femme mariée des classes modestes travaille deux fois.
Femme de ménage ou ouvrière le jour. Ménagère le soir.
Sans que personne ne compte ses heures.
Ce qui commence à bouger
Certaines femmes accèdent aux bureaux, aux métiers qualifiés.
Durant la guerre, le Service Complémentaire Féminin (SCF) ouvre
une porte : 20’000 femmes servent 1 à 4 mois par an.
Mais toujours avec moins de salaire, l’obligation de partir si mariées,
la double journée, sans droits politiques.
La tentative de 1945 pour le droit de vote des femmes échoue.
Il faudra attendre 1971.
Ce que cette génération ne se permet pas
Ne pas se plaindre
La crise frappe. Le chômage explose. Les soupes populaires rouvrent.
Ils serrent les dents.
Pas de grèves massives. Ils attendent que ça passe.
La guerre arrive. Mobilisation. Rationnement.
Le Plan Wahlen transforme les jardins en potagers.
Ils cultivent. Économisent. Se taisent.
Ne pas remettre en question
L’autorité ne se discute pas.
Mais quelque chose change.
L’État commence à s’occuper d’eux.
SUVA, APG, AVS.
Pour la première fois, ils ne sont plus seuls.
L’Église est toujours là. Mais l’État se met à côté d’elle.
Deux autorités. Deux protections.
L’État-providence naît sans qu’on le nomme.
Ne pas s’arrêter
48 heures par semaine. Six jours sur sept.
Pour les hommes, le travail continue.
Pour les femmes, le double fardeau reste entier.
Sauf. Un thé au soleil couchant.
Vacances au chalet ou à la campagne pour les petits-enfants.
Dimanches on respire un peu. Moments volés. Non revendiqués.
Ne pas rêver trop grand
Les initiatives 1942-1943 portent des espoirs.
L’AVS est acceptée à 80% en 1947.
Le droit au travail ? Rejeté à 80%.
Ils rêvent petit. Espèrent raisonnable.
Ne pas prendre trop de place
Les femmes surtout. Elles travaillent dans l’ombre.
Droit de vote refusé en 1945.
Assurance-maternité au niveau national: Constitution 1945, application 2005.
SCF : 50 lignes sur 500 pages. Invisibles mais utiles.
Rapport au temps
Le temps du travail
48 heures par semaine. Six jours sur sept.
Le dimanche reste protégé.
Mais pour les femmes, le ménage et les enfants ne s’arrêtent jamais.
Les vacances commencent lentement, fin des années 1940.
Leurs enfants auront quelques semaines l’été, mais
devront aider à la ferme, au commerce, à l’atelier.
Leurs petits-enfants, eux, auront de vraies vacances.
Le temps de la crise (années 1930)
Le temps se fige. Chômage 7% en 1936.
20% de la population à l’assistance.
C’est le temps de l’attente.
Pour ceux qui travaillent, le temps de la peur.
On garde la tête basse. On tient.
Le temps de la guerre (1939-1945)
Le temps devient cyclique. Haché.
Pour les hommes : mobilisation, démobilisation, remobilisation.
500 jours en moyenne.
Les APG compensent le gain, pas le temps.
Pour les femmes : Service Complémentaire Féminin 1 à 4 mois par an.
Recevant une solde militaire modeste, mais
aucunement des APG au même titre que les hommes.
Sinon elles tiennent le reste.
Quand les hommes partent, elles gardent le tout debout.
Le temps se dilate.
Le rationnement impose un nouveau temps.
Temps des tickets.
Temps des files d’attente.
Plan Wahlen : le temps libre devient temps de jardinage.
Le temps qui s’ouvre (1948)
L’AVS change quelque chose de fondamental.
Pour la première fois, on peut penser la retraite. 65 ans.
Une frontière.
La génération d’avant travaillait jusqu’à la mort.
Celle-ci sait qu’il y aura un après. Modeste.
40 à 125 francs par mois. Mais un après quand même.
Le temps n’est plus seulement un corridor vers la tombe.
Il y a une porte.
Un moment où on pourra s’arrêter légitimement.
Le rapport au corps et à la fatigue
Le corps reste un outil
Le corps permet de travailler.
48 heures par semaine. Six jours sur sept.
Pour les femmes, c’est pire.
Le travail à l’usine puis à la maison.
Le corps ne s’arrête jamais.
La silicose : deux morts par semaine
Années 1940 : deux ouvriers meurent chaque semaine de silicose.
Maladie des poumons causée par l’inhalation de poussière de quartz.
Mineurs, polisseurs, tunnels, barrages.
Ils inhalent la poussière de quartz pendant des années.
On leur dit de boire un litre de lait par jour.
C’est faux.
On leur donne des casques respiratoires.
Ils les retirent. Ça gêne le travail.
Même diagnostiqués, beaucoup reprennent.
L’arrêt signifie déclassement.
Alors ils continuent jusqu’à ce que le corps lâche.
On ne se plaint pas
La douleur fait partie du travail. On ne consulte pas pour rien.
On tient. Comme la génération d’avant.
Mais quelque chose bouge.
La SUVA : l’État qui protège
Depuis 1918, la SUVA protège contre les accidents.
Si on se blesse, on est indemnisé, soigné.
C’est nouveau.
La génération d’avant n’avait rien.
Ils peinent à s’en sentir légitimes.
Demander des soins, c’est se plaindre.
Mais savoir qu’on peut être soigné, c’est déjà une victoire.
L’espérance de vie qui monte
Génération 1900-1927 : ~40-50 ans.
Génération 1928-1945 : 65-70 ans.
Ils vivent plus longtemps que leurs parents.
Mais meurent encore jeunes.
L’AVS à 65 ans : pour ceux qui l’atteignent, reste 10-12 ans. Peut-être.
Pour les femmes : le double fardeau physique
Le travail rémunéré use.
Le travail domestique use encore plus.
Lessive à la main. Ménage à genoux. Jardinage.
Sept jours sur sept. Sans machine. Sans repos.
La maternité en plus. Pas de protection.
Accoucher puis reprendre vite.
Le corps des femmes est doublement exploité.
Doublement nié.
Ce que cette génération transmet (sans le dire)
Cette génération s’appelle « silencieuse » pour une raison.
Ils transmettent en se taisant.
Le silence n’est pas vide. Il est plein.
Le silence sur la guerre
Ils ne parlent pas de la guerre.
Jamais. « On a eu de la chance. » « Ça aurait pu être pire. »”
Ce qu’ils ne disent pas :
– La peur, la faim, le froid.
– Les tensions avec l’Allemagne nazie.
– Les femmes qui ont tenu tout.
La peur de manquer (sans expliquer pourquoi)
Ce qu’ils ne disent pas :
– 20% à l’assistance
– Les soupes populaires
– La honte de faire la file d’attente.
Ils transmettent :
– Ne jamais gaspiller.
– Economiser.
– On garde tout.
– La peur du chômage.
– Les angoisses de la pénurie.
Le respect de l’autorité (la nuance nouvelle)
Ils transmettent :
– Respect de l’autorité.
– Confiance dans les institutions.
– Ne pas faire de vague.
– Travail égale respectabilité.
MAIS aussi : l’idée que
– L’État peut s’occuper d’eux.
– L’État protège (SUVA, APG, AVS).
– Double autorité : Église, État.
Les non-dits sur la famille (surtout les femmes)
Ce qu’elles ne disent pas :
– Le mariage forcé, pour les femmes enceintes.
– Les enfants placés. Quand la famille ne peut plus les nourrir.
– La violence domestique, qui n’a pas de nom à l’époque.
– Le poids du travail domestique, l’épuisement.
Ce qui passe quand même (malgré le silence)
Ils transmettent le silence. Mais pas que le silence.
Les petites respirations aussi. Le thé au soleil couchant.
Les vacances pas pour eux, mais pour leurs enfants et petits-enfants.
Génération charnière. Héritent du silence. Transmettent ce silence.
Mais introduisent une fissure. Une petite ouverture.
Ils posent les bases sans le savoir.
En se taisant. En travaillant. En tenant.
Pas pour eux. Mais pour après.
Ouverture vers la génération suivante
Cette génération a tenu.
48 heures par semaine. Six jours sur sept.
La crise, la guerre, le rationnement. Ils ont tenu.
Leurs enfants Baby-Boomers grandiront dans
un monde qu’ils ont rendu possible sans le savoir.
Ce que les Baby-Boomers hériteront :
Le silence. La peur de manquer.
Le respect des institutions.
Mais aussi l’idée que l’État peut protéger.
Que la vie peut être différente.
Ce que les Baby-Boomers feront :
Ils prendront les dix minutes de thé et en feront des semaines de vacances.
Ils prendront l’idée que l’État protège et exigeront qu’il protège davantage.
Ils retourneront la confiance en revendications.
Mai 68. Égalité salariale.
Droit de vote des femmes (1971).
Congé maternité (2005).
Divorce par consentement mutuel.
Les Baby-Boomers parleront. Revendiqueront. Contesteront.
Leurs parents ne comprendront pas toujours.
« On nous a donné l’AVS. Qu’est-ce qu’ils veulent de plus ? »
Ce qu’ils veulent de plus : une voix.
Du pouvoir. De la reconnaissance. Pas seulement de la protection.
La génération silencieuse a ouvert une porte.
Les Baby-Boomers la franchiront.
Les générations suivantes l’enfonceront.
Juste un regard posé, pour respirer, pour souffler. — Cathy Conciatori
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Crédit photo : image générée par l’intelligence artificielle
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