Génération 1946-1964 : Les Trente Glorieuses, la croyance que le travail paiera toujours
Comment une génération vit-elle le travail ?
Qu’est-ce qu’elle se permet, ou ne se permet pas ?
Qu’est-ce qu’elle transmet, souvent sans le dire, à celle qui suit ?
Cette série d’articles explore le rapport au travail des générations suisses
depuis 1900 jusqu’à aujourd’hui. Chaque génération porte en elle des codes,
des silences, des interdits qui façonnent notre relation collective au labeur,
au repos, au corps, au temps.
Après la génération entre-deux-guerres (1900-1927)
et la génération silencieuse (1928-1945), voici les baby-boomers (1946-1964).
Celle qui a grandi dans les Trente Glorieuses.
Celle qui a connu le plein emploi, la croissance, la société de consommation.
Celle qui a commencé à fissurer l’autorité en 1968.
Génération charnière qui a hérité de l’obéissance et transmis que le travail paiera toujours..
Contexte de la société et vie quotidienne en Suisse (1946-1964)
La guerre est finie.
L’Europe se reconstruit.
La Suisse sort du rationnement.
De la mobilisation. De la peur.
Et soudain, tout s’accélère.
Les Trente Glorieuses : croissance et plein emploi.
L’expression viendra plus tard.
En 1979.Quand l’économiste français
Jean Fourastié regardera en arrière.
Et nommera cette période :
trente années de croissance ininterrompue.
En Suisse, la croissance atteint 5,2 % par an.
Un « épanouissement économique sans précédent ».
Le chômage fond pratiquement à zéro.
Les usines tournent. Les chantiers s’ouvrent.
On construit. On produit. On consomme.
Pour répondre à la demande, les entreprises suisses font un choix.
Plutôt que d’investir dans les machines, elles importent
de la main-d’œuvre étrangère.
Plus flexible, pensent-elles.
Plus facile à renvoyer si la croissance s’arrête.
Entre 1946 et 1973, la population active augmente de 1,7 % par an.
Quatre fois plus vite que dans l’entre-deux-guerres.
Le travail : encore long, mais quelque chose change.
En 1955, on travaille encore 48 heures par semaine dans l’industrie.
58 heures ou plus dans l’hôtellerie et la restauration.
La semaine de 46 heures n’arrive qu’en 1964.
Les congés payés obligatoires, quatre semaines, attendront 1984.
Mais quelque chose change dans l’air.
On commence à rêver d’une voiture.
D’un appartement. D’une télévision.
La société de consommation s’installe.
Les baby-boomers : grandir dans la prospérité.
Entre 1946 et 1964, le taux de natalité explose.
Le pic est atteint en 1964.
Cette génération grandit dans la stabilité.
Leurs parents ont connu la crise et la guerre.
Eux, ils connaissent le plein emploi.
La croissance. La promesse d’un avenir meilleur.
Ils iront à l’école plus longtemps.
Certains iront à l’université.
Ils hériteront d’un monde structuré, hiérarchisé.
Où le travail mène à la carrière.
La carrière mène à la reconnaissance.
La reconnaissance mène à la sécurité.
1968 : quelque chose craque
En Suisse aussi.
Zurich, Genève, Bâle, Berne, Lausanne.
Les étudiants descendent dans la rue.
Ils réclament la démocratisation des études.
Des centres autonomes.
Une culture alternative.
Ils contestent l’autorité.
À Zurich, l’occupation du magasin Globus désaffecté
est réprimée brutalement.40 blessés. 169 arrestations.
À Genève, le Mouvement du 17 mai est fondé.
Le slogan français traverse la frontière :
« Ce n’est qu’un début, continuons le combat. »
Le mouvement est minoritaire.
Mais il travaille la Suisse durant vingt ans.
Il ouvre le système politique.
Il libère la parole.
Il remet en question la morale des pères.
Cette ouverture préparera le terrain.
En 1971, les Suissesses obtiendront le droit de vote.
Mais c’est une autre histoire. Celle qui vient après.
La génération des baby-boomers grandit dans cette contradiction.
La prospérité et la contestation.
La stabilité et la remise en question.
Le plein emploi et les inégalités.
Ils héritent d’un monde en mutation.
Un monde qui promet la sécurité mais commence à fissurer.
Rapport dominant au travail
Pour cette génération,
le travail n’est plus seulement une nécessité.
C’est un projet. Une promesse. Une ascension.
Leurs parents travaillaient pour survivre. Pour tenir.
Eux, ils travaillent pour réussir.
La carrière longue : stabilité et progression.
Les baby-boomers entrent dans un monde structuré.
Des hiérarchies claires.
Des échelons à gravir.
Des promotions possibles.
Le CDI existe.
La sécurité de l’emploi aussi.
On entre dans une entreprise.
On y reste.
Dix ans. Vingt ans. Trente ans.
Parfois toute une vie.
La fidélité est valorisée.
La mobilité, suspecte.
Cette génération croit profondément au mérite.
Elle croit que le travail paie.
Et pour beaucoup d’entre eux, pendant longtemps, ce sera vrai.
L’argent comme indicateur de réussite.
Pour eux, l’argent compte.
Pas pour l’accumulation.
Mais comme preuve.
Preuve qu’ils ont réussi.
Qu’ils valent quelque chose.
Le salaire reflète la valeur.
La promotion reflète le mérite.
La maison, la voiture, les vacances :
autant de signes tangibles d’une vie bien menée.
Hommes et femmes : deux rapports au travail.
Mais cette réussite n’est pas la même pour tous.
Les hommes : Ils sont au centre.
Le travail définit leur identité.
Leur statut social.
Leur place dans la famille.
48 heures par semaine en 1955.
46 heures en 1964.
Le travail est leur territoire.
Les femmes : Elles travaillent aussi.
Environ 40% d’entre elles.
Mais différemment.
Licenciées au mariage dans de nombreuses entreprises.
Payées 50 à 75% de moins que les hommes pour le même travail.
Et surtout : le double fardeau.
Le travail rémunéré le jour.
Le travail domestique le soir.
Non comptabilisé. Non reconnu.
Elles doivent demander l’autorisation de leur mari
pour travailler.
Pour ouvrir un compte bancaire.
Pour signer un contrat.
Le travail des femmes reste sous tutelle.
Les travailleurs étrangers : la main-d’œuvre invisible.
Et puis, il y a ceux que l’on a fait venir pour répondre à la demande.
Les Italiens. Les Espagnols. Les Portugais. Les Yougoslaves.
Ils travaillent dans les chantiers. Les usines. L’hôtellerie. La restauration.
Souvent plus de 48 heures par semaine.
Souvent dans des conditions difficiles.
Souvent avec des statuts précaires : saisonniers, permis temporaires.
Ils participent aux Trente Glorieuses.
Mais quand la crise pétrolière arrive en 1975, on les renvoie.
175’000 résidents actifs ou membres de leur famille partent.
Ils sont la variable d’ajustement.
Présents quand l’économie tourne.
Absents quand elle ralentit.
Ce que cette génération ne se permet pas
Cette génération hérite des interdits de la génération précédente.
Certains, elle les garde.
D’autres, elle commence à les fissurer.
Ne pas remettre en question la hiérarchie.
On ne conteste pas son patron.
On ne discute pas les ordres.
Le chef a raison. Parce qu’il est le chef.
Mais en 1968, quelque chose craque.
Les étudiants remettent en question toutes les autorités :
l’État, l’université, l’Église, la famille.
Le mouvement est minoritaire. Mais la fissure est là.
Ne pas se plaindre du travail
On ne se plaint pas.
48 heures par semaine ? C’est normal.
Leurs parents travaillaient autant, voire plus.
Mais quelque chose change doucement.
En 1964, la semaine passe à 46 heures.
On commence à se permettre de demander.
Pas encore de revendiquer. Mais de demander.
Ne plus suivre aveuglément les préceptes religieux.
Leurs parents allaient à la messe tous les dimanches.
Eux, ils y vont moins. Ou plus du tout.
Ils ne se permettent plus de suivre aveuglément
les préceptes religieux.
La morale change.
Le travail n’est plus un devoir moral dicté par l’Église.
C’est un projet personnel. Une réussite mesurable.
Ne pas changer d’employeur.
On entre dans une entreprise.
On y reste.
Changer d’employeur, c’est suspect.
La mobilité professionnelle n’est pas valorisée.
Cette génération ne se permet pas de partir.
Même si le travail ne convient plus.
On tient. On reste. On est loyal.
Pour les femmes : ne pas travailler après le mariage.
Une femme mariée qui travaille,
c’est encore mal vu.
Dans de nombreuses entreprises,
le licenciement au mariage est automatique.
Environ 40% des femmes travaillent au début des années 1970.
Mais souvent à temps partiel.
Rarement dans des postes à responsabilité.
Elles ne se permettent pas d’avoir une carrière comme les hommes.
Mais là aussi, quelque chose bouge.
1971 approche. Le droit de vote arrive.
Ce qu’ils commencent à se permettre.
Cette génération est une génération charnière.
Elle hérite des interdits.
Mais elle commence à les fissurer.
Contester (un peu).
Demander (prudemment).
Remettre en question (doucement).
Ils ouvrent la porte. Pour la génération suivante.
Rapport au temps
Le temps n’est plus le même
que pour la génération précédente.
Leurs parents vivaient dans l’urgence.
Eux, ils vivent dans la projection.
Le temps long : carrière et progression.
Pour les baby-boomers, le temps se mesure en décennies.
On entre dans une entreprise à 20 ans.
On y reste jusqu’à 65 ans.
Le temps est linéaire.
Prévisible. Structuré.
Chaque étape arrive en son temps.
On ne brûle pas les étapes.
On gravit. Lentement. Sûrement.
Le temps travaille pour eux.
Plus on reste, plus on progresse.
Le temps investi : patience et récompense.
Cette génération accepte d’investir du temps.
Des années d’études.
Des années à attendre la promotion.
Parce qu’ils savent que ça paiera.
Eux, ils savent qu’il y aura une retraite.
À 65 ans.
L’AVS existe depuis 1948. C’est acquis.
Le temps masculin vs le temps féminin.
Mais hommes et femmes ne vivent pas le même temps.
Les hommes : Leur temps est structuré par le travail.
8h-17h : au bureau, à l’usine, au chantier.
Le week-end leur appartient.
Les femmes : Leur temps est fragmenté.
Si elles travaillent : 8h-17h travail rémunéré,
17h-22h travail domestique.
Le week-end ne leur appartient pas.
Leur temps n’est jamais vraiment libre.
Le temps des vacances et de la retraite.
1964 : deux semaines de congés payés obligatoires.
1984 : quatre semaines.
Ils partent en voiture.
En Italie. En France. Au chalet.
Les vacances deviennent un marqueur social.
La retraite n’est plus une fin de vie dans la pauvreté.
C’est une récompense. Une promesse.
Le temps accélère (mais ils ne le savent pas encore)
Ils pensent que ça durera.
Mais le temps accélère déjà.
Les Trente Glorieuses se termineront en 1973.
Leurs enfants vivront un autre rapport au temps.
Plus court. Plus précaire. Plus instable.
Le rapport au corps et à la fatigue
Le corps travaille.
Encore beaucoup. Encore longtemps.
Le corps au travail.
48 heures par semaine en 1955.
46 heures en 1964.
Pour les ouvriers, le corps est l’outil principal.
Soulever. Porter. Plier. Répéter.
Dans les usines : le bruit, la poussière, la chaleur.
Dans l’hôtellerie : 58 heures ou plus, debout.
Le corps encaisse. Les accidents arrivent encore.
La SUVA protège, indemnise.
Mais le corps paie le prix.
La fatigue : on tient.
On ne parle pas de la fatigue.
On ne se plaint pas.
Arrêt maladie = faiblesse.
Le corps des femmes : doublement sollicité.
Pour les femmes, le corps travaille deux fois.
8h-17h : debout à l’usine, au magasin, à l’hôpital.
17h-22h : debout à la maison.
Et puis les grossesses.
Pas de congé maternité obligatoire jusqu’en 2005.
Le corps des femmes ne s’arrête jamais vraiment.
Doublement exploité. Doublement nié.
Ce qui commence à changer.
Les vacances existent.
Le dimanche devient vraiment un jour de repos.
On commence à penser que le corps a besoin de pauses.
Que travailler sans arrêt n’est peut-être pas soutenable.
La voiture arrive. C’est un soulagement pour le corps.
L’entre-deux.
Le corps travaille. Le corps encaisse. Le corps tient.
Mais les premières fissures apparaissent.
La semaine raccourcit. Les vacances s’allongent.
Leurs enfants iront plus loin.
Eux sont encore dans l’entre-deux.
Ce que cette génération transmet (sans le dire)
Cette génération transmet sans le savoir.
Par l’exemple. Par le silence. Par ce qu’elle fait.
La croyance que le travail paie.
Ils ont travaillé dur. Et ça a payé.
Alors ils transmettent cette croyance :
« Travaille dur et tu réussiras. »
« Sois fidèle et tu seras récompensé. »
Ils y croient profondément.
Parce que pour eux, c’était vrai.
Mais leurs enfants vivront un autre monde.
Où la fidélité ne garantit plus la sécurité.
Où les carrières longues n’existent plus.
Le respect de la hiérarchie (même fissuré).
Ils transmettent le respect de l’autorité.
« Respecte ton patron. Respecte les règles. »
Mais ils transmettent aussi, malgré eux, la fissure.
Leurs enfants pousseront cette fissure plus loin.
La valeur de la stabilité.
Ils transmettent que la stabilité est désirable.
Un emploi fixe. Un CDI. Une entreprise solide.
Mais le monde de leurs enfants ne permettra plus cette stabilité.
La stabilité deviendra un luxe. Pas une norme.
L’argent comme indicateur de réussite.
Le salaire reflète le mérite.
La maison reflète le travail accompli.
Cette équation — travail = argent = réussite — ils la transmettent.
L’inégalité comme normale.
Ils transmettent aussi, sans le vouloir,
l’acceptation des inégalités.
Les femmes gagnent moins ? C’est normal.
Les travailleurs étrangers sont renvoyés en cas de crise ? C’est logique.
Cette transmission-là sera contestée.
Mais elle aura marqué.
Le divorce entre travail et plaisir.
Ils transmettent que le travail n’est pas forcément un plaisir.
Le plaisir, c’est ailleurs.
Le week-end. Les vacances. La retraite.
Cette séparation, ils la transmettent.
Leurs enfants, et surtout leurs petits-enfants, refuseront ce divorce.
Ce qu’ils ne transmettent pas : l’incertitude.
Ils ont connu le plein emploi.
La sécurité. La stabilité.
Ils ne transmettent pas l’angoisse du lendemain.
Parce qu’ils ne l’ont pas vécue.
Leurs enfants, eux, la vivront.
Et se sentiront parfois incompris.
Une génération charnière.
Les baby-boomers transmettent les valeurs
d’un monde qui est en train de finir.
Mais ils transmettent aussi, malgré eux, les fissures.
Ils sont la charnière.
Entre l’ancien monde et le nouveau.
Ouverture vers la génération suivante
Les baby-boomers ont grandi dans la prospérité.
Leurs enfants, la génération X (1965-1980), grandiront dans l’incertitude.
Un monde qui change.
1973 : premier choc pétrolier.
Les Trente Glorieuses se terminent.
175’000 travailleurs étrangers quittent la Suisse en 1975.
Le plein emploi n’est plus une évidence.
Les baby-boomers ont eu le temps de s’installer.
Leurs enfants arriveront sur un marché du travail différent.
Ce que la génération X héritera.
Les promesses : Travaille dur et tu réussiras.
La réalité : Les entreprises restructurent.
La fidélité ne garantit plus rien.
Les CDI se raréfient. Les CDD se multiplient.
La mobilité devient une nécessité. Plus un choix.
Ce que la génération X questionnera.
La carrière longue dans la même entreprise ? Impossible.
Le respect aveugle de la hiérarchie ? Contesté.
Le divorce entre travail et vie personnelle ? Inacceptable.
Ils voudront de l’équilibre. Ils parleront de burn-out.
Les baby-boomers ne comprendront pas toujours.
Le fossé générationnel.
Les baby-boomers : Loyauté. Hiérarchie.
Respect de l’autorité.
La génération X : Autonomie. Flexibilité.
Remise en question.
Les deux auront un peu raison.
La retraite : une promesse qui vacille.
Les baby-boomers partiront à la retraite entre 2010 et 2030.
Pour eux, la promesse tiendra.
Mais leurs enfants regardent.
Et s’inquiètent.
L’AVS sous pression.
Le 2e pilier fragilisé.
Ce que les baby-boomers laisseront
Ils laisseront un héritage double.
D’un côté : la stabilité, la sécurité, des systèmes sociaux solides.
De l’autre : des valeurs qui ne correspondent plus au monde actuel.
Une génération charnière.
Les baby-boomers auront été la première et la dernière génération
à vivre pleinement les Trente Glorieuses.
La dernière à connaître la carrière longue et stable comme norme.
Mais ils auront ouvert des portes.
Mai 68. Le droit de vote des femmes en 1971.
Ils auront été la charnière.
Entre l’obéissance de leurs parents et l’incertitude de leurs enfants.
Juste un regard posé, pour respirer, pour souffler. — Cathy Conciatori
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