Aujourd’hui, mon article n’en est pas un. À l’approche du 1er août, j’ai envie de vous partager un conte typiquement vaudois, qui vient des récits d’Alfred Cérésole, pasteur et écrivain veveysan, publiés en 1885 dans ses “Légendes des Alpes vaudoises”.
__________

Au-dessus de Leysin, là où les Tours-d’Aï percent le ciel, s’ouvre une grotte que personne n’atteint sans échelle. On dit qu’elle fut, jadis, la demeure de bonnes fées. 

Ces fées gardaient les troupeaux : un chamois égaré, une vache qui glissait vers le vide, elles veillaient sur tout ce qui broutait sous leur tour.

En échange, chaque soir, l’armailli, le berger qui passe l’été seul sur l’alpage, à la garde du troupeau et du fromage, déposait un baquet de crème sur le faîte du chalet, le sommet du toit, là où les deux pans se rejoignent.

Au matin, le baquet était vide. Et le troupeau, intact.

Parmi ces fées, la plus jeune avait le visage le plus doux qu’on eût jamais vu. 

On l’appelait Nérine.

Michel montait chaque matin vers le chalet d’Aï, quand les autres dormaient encore.

Il avait vingt ans. Les mains dures, le pas sûr sur la pierraille, et ce silence des gens qui vivent plus avec les bêtes qu’avec les hommes.

Nérine le regardait depuis l’entrée de la grotte. D’abord par curiosité, comme on observe un chamois, ou un orage qui se forme.

Puis autrement.

Elle se mit à le suivre des yeux tout le jour. Le baquet de crème, elle continuait de le vider. Mais elle y ajoutait, certains soirs, une fleur des Alpes qu’aucune main humaine n’aurait pu cueillir si haut.

Michel ne s’en étonnait pas. À la montagne, on ne cherche pas toujours à comprendre ce qu’on trouve.

Nérine, elle, savait ce qu’elle voulait. Une fée n’aime jamais à moitié.

Salomé n’était pas d’Aï. Elle vivait en bas, à Leysin, fille d’un tavernier.

Blonde, le rire facile, elle descendait parfois jusqu’aux abords de l’alpage,pour porter du pain aux armaillis, disait-on. En vérité, surtout pour un seul.

Michel l’attendait sans se l’avouer. Il comptait les jours entre deux visites, sans jamais les compter tout haut.

Un dimanche, elle grimpa jusqu’au chalet elle-même, avec une miche encore tiède. Ils s’assirent sur la pierre plate, celle qui regarde la vallée, et Michel lui donna la première fleur qu’il trouva, une gentiane, arrachée sans y penser, à la va-vite.

Nérine vit la scène depuis l’ombre de sa grotte.

Elle ne comprit pas tout de suite ce qu’elle ressentait. Une fée ne connaît pas la jalousie comme les hommes la connaissent. Chez elle, ça ressemblait plutôt à du lait qui commence à tourner, lentement, puis d’un coup.

Nérine ne dit rien ce soir-là. Elle déposa la crème comme d’habitude, sans fleur cette fois.

Elle attendit trois jours. Trois jours à regarder Michel guetter Salomé sur le sentier, le visage tourné vers le bas de la vallée plutôt que vers sa grotte.

Le quatrième jour, quand l’armailli descendit chercher le baquet, le lait avait tourné. Pas un peu, entièrement, du fond jusqu’au bord, en une nuit. On crut d’abord à l’orage, ou à une bête malade. Le lendemain, même chose. Et le jour suivant.

Le vieux berger d’Aï, qui avait vu bien des étés, fut le seul à comprendre. Il ne dit rien à Michel. Il se contenta de laisser, ce soir-là, un peu de crème en plus sur le faîte du toit, comme on laisse une porte entrouverte à quelqu’un qui a de la peine.

Ça ne suffit pas. Le lait continua de cailler, chalet après chalet, tout l’été.

Puis, un matin d’automne, la grotte fut trouvée vide. Nérine avait disparu, vers quelle autre montagne, personne ne le sut jamais.

Michel épousa Salomé l’année suivante. Mais toute sa vie, dit-on, il garda l’habitude de lever les yeux vers les Tours-d’Aï avant de rentrer chez lui, le soir.

Et aujourd’hui encore, chaque été, Leysin célèbre sa Nuit des fées, pour ne pas oublier qu’une grotte, là-haut, fut un jour habitée.
__________

Ce conte reprend l’idée générale de la légende « Michel et Nérine », recueillie par Alfred Cérésole dans ses Légendes des Alpes vaudoises (1885), mais n’en est pas la réplique exacte.
__________

Bon 1er août à toutes et tous, avec au fond du cœur, la magie de nos traditions.

Juste un regard posé, pour respirer, pour souffler. — Cathy Conciatori
#CathyConciatori | #ProfilingCode
© Cathy Conciatori – Profiling Code, 2026. Tous droits réservés.
Crédit photo : image générée par l’intelligence artificielle

#1erAoût #Suisse #Vaud #Légendes #Patrimoine #Conte #Leysin #FêteNationale