Dans le monde du travail, nous pensons souvent agir de manière professionnelle, objective, “neutre”.
Mais sous cette apparente neutralité, il se passe autre chose.
Quelque chose de plus subtil, de plus ancien aussi.
Quelque chose qui influence nos regards, nos réactions, nos jugements.
Quelque chose que nous n’avons pas toujours appris à voir :
les projections croisées entre hommes et femmes.
Ces projections ne sont pas volontairement malveillantes.
Elles sont simplement là.
Culturelles, biologiques, inconscientes, héritées.
Elles habitent les gestes, les pensées rapides, les malaises flous.
Et elles peuvent, sans qu’on s’en rende compte, altérer la qualité d’une relation professionnelle.
Ce que l’on croit voir… avant même de regarder vraiment
Un collègue, une collègue. Une mission à partager. Un projet à développer.
Et pourtant, quelque chose se glisse dans la rencontre.
Un filtre. Une image. Une sensation.
Chez certains hommes, la femme est perçue d’abord comme femme.
Avant d’être perçue comme professionnelle, elle est vue comme désirable, charmante, douce — ou menaçante si elle ne joue pas ce rôle.
Il y a là une vieille couche mentale, que beaucoup n’ont jamais appris à désactiver.
Chez certaines femmes, l’homme est perçu d’abord comme homme.
Sécurisant, impressionnant, attirant parfois, ou irritant si trop sûr de lui.
Là aussi, une forme de projection : celle d’une figure masculine idéalisée ou redoutée.
Et dès lors, la relation n’est plus tout à fait claire.
On ne collabore plus tout à fait d’égal à égal.
On agit en fonction d’une représentation, pas d’une personne.
“Nous ne voyons pas les choses telles qu’elles sont. Nous les voyons telles que nous sommes.” — Anaïs Nin
Une grille de lecture invisible… mais active
Voici quelques mécanismes fréquents, souvent silencieux, mais puissants.
Ils ne concernent pas tous les hommes. Ni toutes les femmes.
Mais chacun peut y reconnaître un écho, une nuance, un vécu.
La sexualisation implicite du regard
Chez l’homme, comme chez la femme, il peut exister un filtre de désir non conscient.
Un regard qui glisse. Une pensée qui s’invite.
Rien n’est dit, bien sûr.
Mais le lien est déjà teinté.
Et cela peut affecter la reconnaissance professionnelle :
• L’homme n’écoute plus vraiment ce que dit la femme, il la regarde.
• La femme se sent flattée ou dérangée, mais ne peut pas poser clairement une limite.
• Ou inversement, elle idéalise un collègue et projette sur lui une attente protectrice ou affective.
Le regard devient flou, les rôles se mélangent, et la posture professionnelle se fragilise.
Les comportements codés par le genre
Un homme qui s’impose est vu comme affirmé.
Une femme qui s’impose est vue comme agressive.
Une femme douce est perçue comme conciliante.
Un homme doux est perçu comme peu crédible.
Ces lectures automatiques sont héritées de stéréotypes anciens, mais elles opèrent encore.
Et elles influencent notre évaluation de la compétence.
Non pas selon ce qui est fait, mais selon qui le fait et comment il ou elle est perçu·e à travers le prisme du genre.
Se travestir pour être reconnu
De nombreuses femmes, dans des environnements exigeants, adoptent une posture plus froide, plus contrôlée.
Elles se “masculinisent” dans leur attitude pour être prises au sérieux.
À l’inverse, certains hommes masquent leur fragilité ou leur douceur, par peur d’être discrédités.
Chacun perd une part de lui-même.
Et les compétences réelles se retrouvent filtrées, déformées, adaptées à un moule implicite.
L’autre comme menace, modèle ou idéal
Quand une femme excelle, certains hommes peuvent se sentir concurrencés, et cherchent inconsciemment à la freiner.
Quand un homme a du charisme, certaines femmes peuvent se sentir attirées, intimidées… ou au contraire chercher à le séduire, à le tester, à le confronter.
Le lien professionnel peut alors glisser vers des jeux de pouvoir subtils, où l’échange n’est plus neutre ni simple.
Dans les deux cas, le rapport de travail devient symbolique.
L’autre représente quelque chose (l’autorité, la séduction, le manque, la rivalité…)
Et la relation réelle, concrète, professionnelle, passe au second plan.
Revenir à l’essentiel : voir la personne avant le genre
Ce que cet article propose, ce n’est pas de nier les différences entre les sexes.
Ni de gommer les élans naturels, les attirances, les sensibilités.
Mais de les distinguer clairement de la relation de travail.
De réapprendre à voir la personne avant le rôle qu’on lui colle.
De se demander, honnêtement :
• Est-ce que je vois mon collègue pour ce qu’il ou elle fait ?
• Ou est-ce que je projette sur lui ou elle une image, un désir, une peur ?
• Est-ce que je juge cette attitude parce qu’elle est inadaptée… ou parce qu’elle ne correspond pas à ce que j’attends d’un homme ou d’une femme ?
Vers une collaboration plus libre
Quand nous apprenons à repérer ces filtres, nous ouvrons un espace plus clair, plus simple.
Un espace où les compétences peuvent s’exprimer pleinement, sans devoir se justifier.
Un espace où les différences nourrissent la richesse, et non le déséquilibre.
Nous n’avons pas besoin de devenir neutres.
Mais peut-être de devenir plus conscients,
plus justes,
plus libres.
Juste un regard posé, pour respirer, pour souffler. — Cathy Conciatori
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Crédit photo : image générée par l’intelligence artificielle
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