Un projet n’est pas une prédiction de l’avenir. C’est une première conversation avec lui.
Nous avons pourtant une fâcheuse tendance à l’oublier. Tout commence généralement de manière très raisonnable : une idée, une envie, parfois une intuition diluée. Puis nous lui donnons une date. Ensuite une suite logique. Deux ou trois étapes. Et, sans nous en rendre compte, nous voilà déjà en train d’écrire la scène suivante.
Nous imaginons comment les choses vont se dérouler, qui sera là, dans quel ordre tout cela va arriver, et même ce que nous ressentirons lorsque nous y serons. Le projet n’a encore rien vécu, mais nous lui avons déjà préparé son avenir.
Sur le papier, tout fonctionne admirablement.
La vie, elle, semble beaucoup moins impressionnée.
Elle regarde notre organisation avec une forme de bienveillance amusée, comme quelqu’un à qui l’on montrerait fièrement un itinéraire entièrement préparé avant un voyage. Elle acquiesce, elle sourit, puis elle ajoute une déviation, un retard, une rencontre imprévue ou une route qui n’existait pas sur la carte.
C’est sans doute ici que la phrase de Terry Hayes prend toute sa saveur : « Si vous voulez amuser le Bon Dieu, dites-lui que vous avez des projets. »
Pas parce qu’il serait inutile d’en avoir, mais parce qu’entre ce que nous imaginons et ce que nous allons réellement vivre, quelque chose va inévitablement intervenir.
La vie.
Et elle n’a, semble-t-il, jamais reçu notre planning.
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C’est là que les choses deviennent intéressantes. Nous ne nous contentons pas de faire un projet. Très vite, nous commençons à écrire autour de lui tout « LE » scénario.
Nous imaginons les réactions, les réponses, les délais, les rencontres, voire les conversations. Dans notre tête, chacun possède déjà son rôle et, détail pratique, tout le monde semble avoir reçu le même scénario que nous.
Évidemment, personne ne l’a reçu.
C’est peut-être même là que réside une partie du problème.
Nous avançons alors dans la réalité avec quelques scènes d’avance, surpris lorsque les autres improvisent, hésitent, prennent une autre direction ou, pire encore, ne semblent pas avoir compris qu’ils étaient censés intervenir exactement à cet endroit de l’histoire.
Le projet devient peu à peu une production intérieure remarquablement organisée. Nous avons pensé au décor, à l’enchaînement, au rythme et au dénouement. Il ne manque finalement qu’un détail assez important : que les choses se passent réellement.
Et lorsqu’elles commencent enfin à se passer, elles ont cette curieuse habitude de ne pas respecter le texte.
Quelqu’un répond plus tard que prévu. Une possibilité disparaît. Une autre surgit sans avoir été invitée. Une personne que nous pensions essentielle devient secondaire, tandis qu’une rencontre presque anodine déplace soudain toute l’histoire.
Ce n’est pas nécessairement que notre projet était mauvais. C’est simplement qu’entre le scénario projeté et ce qui existe réellement, il y a désormais des êtres humains, du temps, des circonstances et quelques variables particulièrement peu disciplinées.
Autrement dit : le réel vient d’entrer dans la pièce.
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Le réel, lui, n’entre jamais discrètement.
Il pousse la porte, regarde autour de lui, observe pendant quelques secondes notre belle organisation intérieure et, sans demander l’autorisation, commence à déplacer les meubles.
C’est souvent à ce moment-là que la crispation apparaît.
Nous essayons de remettre les choses à leur place, de retrouver l’ordre initial, de comprendre pourquoi ce qui devait être simple devient soudain alambiqué. Nous corrigeons, réorganisons, recalculons. Nous remettons le canapé contre le mur en espérant que, cette fois, personne n’y touchera plus.
Mais le réel possède une qualité assez déroutante : il ne négocie pas.
Il ne cherche pas à saboter notre projet. Il vient simplement lui rappeler qu’il doit désormais composer avec le temps, les autres, les contraintes, les hasards, les limites et parfois même avec une version de nous-mêmes qui, entre-temps, a changé d’avis.
Et là, quelque chose d’intéressant peut commencer.
Une difficulté oblige à ralentir. Un refus pousse à chercher autrement. Une rencontre imprévue ouvre une possibilité qui n’existait pas encore. Ce qui ressemblait d’abord à une perturbation devient parfois une information ou une chance.
Le projet n’est alors plus exactement celui qui avait été planifié.
Il commence tout simplement à s’approprier le flux de la vie.
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À ce stade, il se peut que nous commettions une autre erreur : croire que le projet a tout bonnement échoué, parce qu’il ne ressemble plus à l’image que nous en avions au départ.
Nous regardons ce qu’il est devenu et nous ne le reconnaissons plus. Il a changé de rythme, de forme, de texture et même de direction. Et comme il ne correspond plus à la version initiale, nous avons vite fait de conclure que quelque chose a mal tourné en cours de route.
Mais peut-être que, tout simplement, la vie, au travers du projet, est en train de nous apprendre autre chose.
Elle vient peut-être toucher certaines de nos résistances, notre besoin de contrôler, notre difficulté à lâcher une idée devenue trop étroite. Elle nous oblige souvent à regarder autrement ce que nous pensions pourtant avoir parfaitement compris au préalable.
Et c’est là que quelques mots assez banals prennent soudain tout leur sens : être ouvert, souple et confiant.
Garder une direction, sans exiger du chemin qu’il reste exactement celui que nous avions imaginé.
Peut-être même que certains projets ne sont pas uniquement là pour être réalisés.
Mais aussi pour nous montrer une autre manière d’avancer et la posture que nous choisissons d’adopter pour évoluer.
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Peut-être qu’au fond, ce que nous appelons imprévu n’est pas ce qui vient contrarier le projet.
C’est parfois ce qui lui permet de nous révéler à nous-mêmes autrement.
À force de vouloir savoir où nous allons, nous oublions de regarder ce que le chemin est en train de changer en nous.
Et peut-être qu’un projet ne tient pas seulement dans ce qu’il accomplit.
Mais aussi dans ce qu’il nous apprend à devenir.
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Alors oui, Terry Hayes a peut-être raison.
Si nous voulons amuser le Bon Dieu, il suffit sans doute de lui raconter nos projets avec suffisamment de force et de conviction.
Il écoutera tout cela d’une oreille très attentive.
Puis il sourira.
Parce qu’il sait déjà qu’entre l’idée et ce qu’elle deviendra, il y aura la vie et ses apprentissages.
Alors continuons à faire des projets.
Continuons à imaginer, construire, organiser et espérer.
Mais peut-être avec un peu moins de certitudes et avec quelques meubles faciles à déplacer.
Et puisque nos projets ont le pouvoir de faire sourire le Bon Dieu… faisons-lui ce plaisir !
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Juste un regard posé, pour respirer, pour souffler. — Cathy Conciatori
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Crédit photo : image générée par l’intelligence artificielle
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