« Vous dites : “Je voudrais être libre.”
Eh bien, brisez d’abord autour de vous les statues que vous avez érigées en votre honneur, puis brisez les images que vous avez des autres. »
« Khalil Gibran »
Novembre 1989 – Une nuit où le monde s’est fendu
J’avais 13 ans.
Je ne comprenais pas tout, mais je savais que ce que je voyais à la télévision était quelque chose d’important. Des images venues de Berlin passaient en boucle : des jeunes qui tapaient à mains nues ou avec des pioches sur un mur. Certains montaient dessus, d’autres pleuraient, d’autres encore chantaient. Un mur tombait et c’était « vrai ». Avec lui, quelque chose d’immense se fissurait dans le monde.
C’était le mur de Berlin. Ce soir-là, la liberté avait un visage : celui de corps qui se retrouvent dans des cris de joie et de larmes et des chaînes qui tombent.
Je me souviens du frisson me traversant. Le mot « Liberté » s’est insinué en moi. Sans que je puisse encore le définir, je sentais déjà qu’il m’habiterait longtemps.
Un mur pour « le peuple » ?
Dernièrement, j’ai écouté un podcast sur les « salauds de l’histoire ». Un épisode était consacré à Erich Honecker, ce nom que j’avais entendu enfant.
Lui, il y croyait à ce régime et à ce mur. Il croyait protéger son peuple. Ériger une frontière non pas contre, mais pour. Il voulait que la RDA, la République Démocratique d’Allemagne vive en autarcie, en paix, à l’abri du capitalisme et de ses dérives. Il voulait, disait-il, le bien du peuple.
Mais de quel peuple parlait-on ? Et qui a décidé du bien d’un peuple sans l’écouter ?
Peut-on encore appeler “démocratique” un régime qui contrôle, surveille, enferme, réduit au silence ?
Ces questions ont ressurgi pour moi bien plus tard. Quand j’ai commencé à regarder, avec le même esprit d’analyse que j’appliquais aux gens, les mécanismes du pouvoir, des croyances, des décisions prises “pour notre bien”.
Démocratie, peuple, liberté : des mots à double visage
Il y a des mots qu’on croit connaître.
On les entend à l’école, on les voit imprimés sur nos livres d’histoires, nos journaux électroniques, dans les discours. Mais quand on les regarde de plus près, quand on tente de les habiter vraiment, quelque chose coince.
Prenons le mot démocratie.
Il vient du grec demos (le peuple) et kratos (le pouvoir). Le pouvoir au peuple. Dit comme ça, c’est noble, presque évident. Et pourtant dans la République Démocratique d’Allemagne, ce mot-là sonnait comme une ironie tragique. Car derrière le vernis démocratique, c’était surtout le pouvoir sur le peuple et non pas par le peuple.
Et le mot peuple ?
Est-ce un groupe vivant, parlant, vibrant, ou un concept flou qu’on manipule pour justifier des décisions ? À force de parler au nom du peuple, on finit souvent par l’écraser.
Et puis il y a le mot, liberté.
Prononcé dans tous les discours. Gravé dans des constitutions. Mais vécu comment, au quotidien ? La liberté est-elle un droit, une sensation, un luxe, une illusion ?
Peut-on se dire libre quand on a un passeport et un droit de vote, mais qu’on vit sous la peur, la pression, ou l’impossibilité de choisir librement ou autrement ?
Peut-on être libre dans un système qui enferme par l’école, le travail, les normes, les factures, les attentes familiales ?
« On peut se croire libre parce qu’on n’a pas de barreaux. Mais les murs intérieurs sont souvent plus solides que le béton. »
Ma quête de liberté
Je suis née dans un pays libre.
Pas de dictature, pas de guerre, pas de mur à abattre.
Mais très tôt, j’ai senti des murs d’un autre genre. Flou. Indescriptible.
Pas de briques, mais des règles tacites. Des attentes. Des injonctions. Des « il faut, tu dois » sans explication.
D’abord dans ma famille, où le quotidien se liait souvent à des devoirs implicites, à une certaine posture à adopter. Puis à l’école, où il fallait s’adapter au rythme commun, faire sans poser de questions dérangeantes, cacher ses larmes, avaler des réponses toutes faites.
Puis plus tard, dans le monde du travail, où je me suis souvent sentie comme emprisonnée dans une fonction, un cadre.
Pas de geôlier. Pas de menottes. Mais cette sensation d’étouffement intérieur.
« J’avais le droit de circuler. Mais pas de dire non sans justification. Pas de m’arrêter sans culpabilité. Pas de désirer autre chose sans me faire traiter d’insatisfaite. »
La vraie question n’était pas : « Suis-je libre ? »
Mais : « Pourquoi ai-je l’impression de ne pas l’être dans un monde où tout le monde me dit que je le suis ? »
C’est là que la liberté intérieure a commencé à émerger comme une quête.
Pas celle des grands mots.
Mais celle de pouvoir être « juste moi ».
Aujourd’hui la liberté : un mot à redéfinir
Sous nos latitudes plus personne ne saute un mur pour rejoindre un frère.
On ne risque plus sa vie pour franchir une frontière entre deux blocs idéologiques. Le monde semble ouvert, les cartes d’identité sont valables sur des continents entiers, les avions vont partout ou presque.
Et pourtant quelque chose reste coincé.
On est libre de consommer, mais pas de ralentir sans culpabilité.
Libre de travailler, mais rarement de choisir le sens de ce qu’on fait.
Libre de parler, mais souvent pris dans des discours attendus.
Libre de publier, mais enchaîné à une image que l’on doit entretenir.
Et notre rapport à « Soi » ?
Même seuls, sans barrières physiques, on peut se retrouver prisonniers d’angoisses, de représentations mentales, de fidélités invisibles. Prisonniers d’un dialogue intérieur tyrannique, d’un “il faut, on doit” hérité d’un passé qui n’est plus là mais qui nous gouverne encore.
La liberté, dans ce contexte, n’est plus un territoire à conquérir, mais une base intérieure à déminer.
Elle se mesure à ce que l’on ose penser, sentir, transformer.
Elle commence là où l’on cesse de se censurer soi-même.
« Sommes-nous vraiment libres, ou simplement non-menottés ? »
Créer ses propres brèches
La vraie liberté ne se crie pas.
Elle ne s’affiche pas forcément sur des banderoles, ne se vote pas dans des urnes, ne se garantit pas par des droits.
Elle s’éprouve intérieurement, dans ces micro-choix que l’on fait chaque jour :
– dire non quand tout pousse à dire oui
– ralentir dans un monde qui court
– s’autoriser à s’affranchir du regard de la société
Créer ses propres brèches, ce n’est pas tout casser.
Ce n’est pas quitter le monde, ni rompre tous les liens.
C’est faire de la place, à l’intérieur d’un système parfois trop étroit, pour que quelque chose de plus vrai pour que l’on puisse respirer.
Ce ne sera peut-être pas la grande liberté rêvée.
Mais ce sera un pas qui reconnecte à l’essentiel.
Un fil ténu entre ce que l’on vit et ce que l’on est.
Une manière d’habiter son monde dans le monde.
« La liberté, c’est la capacité de se sentir vivant, d’oser incarner ce qui
nous aspire et de vivre debout. »
Juste un regard posé, pour respirer, pour souffler. — Cathy Conciatori
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Crédit photo : Image générée par l’intelligence artificielle
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