”Voyage au cœur de la langue française”

“Lai en vielz parlëiz des Francs”
(Librement traduit en vieux français du titre de Villon —
Ballade en vieil langage françoys, 15e siècle)

Il y a des idées qui naissent un matin sans s’annoncer. 
Celle-ci m’est venue comme ça : 

Et si on prenait une dispute de voisinage… 
Et qu’on la faisait traverser les siècles ?

Non pas pour un cours de linguistique. 
Et encore moins pour impressionner les érudits. 

Juste pour le plaisir de voir comment la langue française a voyagé, 
trébuché, mué, du vieux français rugueux de l’an mille jusqu’au 
français cash de 2024.

Ce texte est un essai personnel. 
Il peut comporter des approximations, et je l’assume. 

Je ne suis ni médiéviste, ni philologue. 
Je suis quelqu’un qui trouve ça fascinant et qui a eu 
l’idée bizarre de le faire. 

Si vous êtes un grand spécialiste du vieux français… soyez indulgent. 😄
Pour les autres : bienvenue dans la dispute. Elle dure depuis l’an mille.
Et visiblement, elle n’est pas près de s’arrêter.

— SCÈNE I — LE VIEUX FRANÇAIS —
(9e – 11e siècle)

Contexte
Nous sommes en l’an mille, quelque part dans un village de terre et de bois.
La vie paysanne est rude, répétitive, rythmée par les cloches de l’église et les saisons.
Deux 📌vilains « paysans libres » partagent une même haie depuis leur naissance.
Leurs pères la partageaient avant eux. Ce matin, la chèvre de Foulques a traversé cette haie
et piétiné les choux d’Aldric. Une catastrophe. En hiver, des choux perdus, c’est la faim assurée.

📌Le vilain — contrairement à ce que le mot suggère aujourd’hui, le vilain n’est pas un
homme méprisable. C’est un paysan libre. Libre de posséder de la terre, libre de la  travailler,
libre de se disputer. Un serf, lui, n’aurait jamais osé élever la voix.

La scène
L’aube est grise et froide. La boue colle aux sabots. Les masures de torchis fument doucement
dans le silence du matin. Aldric sort chercher de l’eau. Il voit ses choux. Il voit la chèvre. Il voit rouge.

Aldric
“Ort gloton ! Ta chievre at destrüit mun courtil ! Malëuros ès !”
Phonétique : “Ort glotòn ! Ta tchièvre at destroüit moun courtil ! Malëurós ès !”
Traduction : “Sale goinfre ! Ta chèvre a détruit mon potager ! Tu es un misérable !”

Foulques
“Tais te, fol ! Ma chievre n’at mie passét ton haiou. Tu ès faus e traïtor !”
Phonétique : “Taïs té, fol ! Ma tchièvre n’at miè passét toun aiou. Tou ès faous é traïtor !”
Traduction : “Tais-toi, fou ! Ma chèvre n’a point passé ta clôture. Tu es faux et traître !”

Aldric
“Jo lo vi de mès oilz ! 📌 Jo jur par les cors seinz que tu mentez !”
Phonétique : “Djo lo vi dé mès oïlz ! Djo djour par lès cors seinz kè tou mentéz !”
Traduction : “Je l’ai vu de mes yeux ! Je jure par les corps saints que tu mens !”

📌 Jurer sur les corps saints — au 10e siècle, il n’existe ni tribunal de quartier,
ni commissariat, ni huissier. Dieu seul voit tout et juge tout. Prêter serment sur
les reliques c’est engager son âme. Mentir sous serment, c’est risquer l’enfer.
Littéralement.

Foulques
“Li Diex te veit, Aldric. Et li Diex conoist que tu paroles folie !”
Phonétique : “Li Diéou té veit, Aldric. É li Diéou conoist kè tou parolès folié !”
Traduction : “Dieu te voit, Aldric. Et Dieu sait que tu dis des sottises !”

Un silence lourd tombe entre les deux hommes.
La chèvre arrache tranquillement une dernière feuille de chou.
Ni l’un ni l’autre n’ose lever la main « Dieu regarde toujours ».

— SCÈNE II — LE MOYEN FRANÇAIS —
(14e – 16e siècle)

Contexte
Nous sommes au cœur du 15e siècle, dans une rue étroite et bruyante
d’une ville de province. Les villes poussent, le commerce s’organise,
les corporations d’artisans règnent sur chaque métier. Guilhem est cordonnier,
Perrin est tisserand. Leurs boutiques se touchent, séparées par une simple
borne de pierre. Depuis des semaines, l’étal de Perrin déborde sur l’espace
de Guilhem. Ce matin, Guilhem a décidé que ça suffisait.

La scène
La rue sent le cuir tanné et la laine mouillée. Des enfants courent entre les
jambes des passants. Un cochon traverse tranquillement. Guilhem pose ses outils,
sort sur le pas de sa boutique, et toise l’étal de Perrin qui déborde « encore »
sur ses deux pieds de pavé.

Guilhem
“Perrin, mau-faiseur ! Ton estal empire sur mon 📌 usaige ! Palsambleu, j’en puis plus souffrir !”
Phonétique : “Perrinn, mô-faiseur ! Toun étal ampire sur moun uzaïdje ! Palsambleu, dj’en pui plu souffrir !”
Traduction : “Perrin, malfaisant ! Ton étal empiète sur mon espace légitime ! Par le sang bleu de Dieu,
juron populaire du 15e siècle, je ne puis plus le supporter !”

📌L’usaige, ou usage en moyen français, c’est l’espace qui vous appartient légitimement par la coutume,
e droit non écrit. Au 15e siècle, Guilhem n’a aucun contrat, mais tout le voisinage sait que ces deux
pieds de pavé sont les siens. Perrin ne viole pas seulement son espace physique, il viole un droit moral.
Un peu comme aujourd’hui celui qui prend votre place de parking attitrée, pas de contrat,
mais tout le monde sait.

Perrin
“Tais ta grand’gueule, Guilhem ! Mon estal est où il estoit dès le temps jadis. C’est toy qui vois de guingois !”
Phonétique : “Taï ta gran’gheule, Guilhèm ! Moun étal è ou il estoit dès lè temps jadis. Sè toi ki voi dè guingoi !”
Traduction : “Ferme ta grande gueule, Guilhem ! Mon étal est là où il était depuis les temps anciens. C’est toi qui vois de travers !”

Guilhem
“De guingois ? Truant ! Je mesureray moi-mesme avecques ma toise, et lors tu cognoistras qui baille fausse parole !”
Phonétique : “Dè guingoi ? Trouant ! Dje mezurèrai moi-mème avèkès ma toïse, é lors tou cognoistras ki baïlle fausse parolè !”
Traduction : “De travers ? Coquin ! Je mesurerai moi-même avec ma toise, et alors tu reconnaîtras qui dit fausse parole !”

Perrin
“Arpente a ton vouloir, badin ! La piedre bornale dit le droit, et elle parle pour moy !”
Phonétique : “Arpantè a toun vouloir, badinn ! La piédrè bornalè di lè droi, é èl parlè pour moi !”
Traduction : “Mesure à ta guise, nigaud ! La pierre limite dit le droit, et elle parle en ma faveur !”

Guilhem attrape sa toise. Perrin croise les bras. Les passants s’arrêtent. À cette époque,
une dispute de rue est toujours un spectacle, et tout le monde a un avis.

— SCÈNE III — LE FRANÇAIS CLASSIQUE —
(17e – 18e siècle)

Contexte
Nous sommes à Paris, en 1670. La ville s’est embellie, les rues se pavent, les façades s’ornent
de moulures. La bourgeoisie prospère, s’installe, se surveille. On se salue avec des courbettes,
et on se déteste avec des grands mots. L’honneur est une affaire sérieuse. Ce matin, après trois
jours de pluie, Hector découvre sa cour inondée. La gouttière de Gaspard a encore tout déversé
sur ses pavés. Cette fois, il ne se taira point.

La scène
Le ciel est encore gris et bas. Les pavés luisent. Une odeur de boue et d’eau croupie monte de
la cour d’Hector. Il sort en robe de chambre, contemple les dégâts, et lève les yeux vers la gouttière
de Gaspard qui goutte encore, insolemment. Il frappe à la porte de son voisin. Gaspard ouvre,
perruque de travers, l’air mauvais.

Hector
“Monsieur, je vous trouve d’une négligence qui confine à l’outrage ! Votre gouttière, une fois encore, a déversé ses immondices sur ma cour ! C’est intolérable et je vous en demande réparation !”
Traduction moderne : “Monsieur, vous êtes d’une négligence scandaleuse ! Votre gouttière a encore inondé ma cour ! C’est inacceptable et j’exige réparation !”

Gaspard
“Monsieur, vous me surprenez fort ! Ma gouttière est en fort bon état et ne saurait être tenue pour responsable des caprices du ciel. Cherchez plutôt la cause de vos malheurs en votre propre maison !”
Traduction moderne : “Monsieur, vous m’étonnez beaucoup ! Ma gouttière est en parfait état et ne peut être tenue responsable des caprices de la pluie. Cherchez plutôt la cause de vos problèmes chez vous !”

Hector
“Les caprices du ciel ! Vous osez invoquer le ciel, Monsieur, quand c’est votre 📌 incurie qui est en cause ! J’ai des témoins, Monsieur, et si vous ne faites réparer cette gouttière dans la 📌 huitaine, j’en appelle au Lieutenant Général de Police !”
Traduction moderne : “Les caprices du ciel ! Vous osez invoquer le ciel alors que c’est votre négligence qui est en cause ! J’ai des témoins, et si cette gouttière n’est pas réparée dans la semaine, j’en réfère à la police !”

📌 L’incurie, ce mot savant et cinglant désigne la négligence coupable, le laisser-aller irresponsable. Dans la bouche d’Hector, c’est une insulte enveloppée dans un grand mot. On se dispute avec élégance au 17e siècle, mais on se dispute quand même.

📌 La huitaine, au 17e siècle, on ne dit pas “dans la semaine”. On dit “dans la huitaine”, soit huit jours. Un terme courant dans le langage juridique et quotidien de l’époque. Aujourd’hui disparu, sauf dans quelques rares actes notariés.

Gaspard
“Le Lieutenant Général de Police ! Voilà qui est bien grand pour une gouttière, Monsieur ! Allez donc vous plaindre au roi tant que vous y êtes, peut-être aura-t-il le loisir de vous entendre !”
Traduction moderne : “La police ! C’est bien excessif pour une gouttière, Monsieur ! Allez donc vous plaindre au roi pendant que vous y êtes, peut-être aura-t-il le temps de vous écouter !”

Hector se redresse, blême de rage contenue. Gaspard claque sa porte. Derrière ses volets entrouverts, la voisine d’en face a tout entendu, et elle court déjà le répéter.

— SCÈNE IV — LE FRANÇAIS MODERNE —
(20e – 21e siècle)

Contexte
Nous sommes en 2024, dans un immeuble quelconque d’une ville française.
Les voisins ne se connaissent presque plus, on se croise dans l’ascenseur, on se salue à peine.
Mais quand un lave-linge fuit au troisième étage… la solidarité de couloir a ses limites.
Stéphane a découvert ce matin une tache brune au plafond de sa cuisine. Il a levé les yeux.
Il a compris. Il a pris son téléphone, puis il a décidé de monter directement.

La scène
Il est neuf heures du matin. Stéphane sonne à la porte de Kevin en pyjama, les cheveux en bataille,
le regard en biais. Kevin ouvre, écouteurs sur les oreilles, café à la main, l’air parfaitement détendu.
Derrière lui, on entend vaguement le bruit d’un lave-linge en plein essorage.

Stéphane
“Kevin, ton lave-linge il fuit ! J’ai le plafond de ma cuisine qui cloque, la peinture est en train de se décoller de partout!”

Kevin
“Hein ? Non, c’est pas possible, il est presque neuf, mon lave-linge. T’as peut-être un problème de plomberie chez toi, non ?”

Stéphane
“Un problème de plomberie chez moi ?! Sérieusement ?! L’eau elle coule exactement au-dessus de ton lave-linge, Kevin. Exactement. Au-dessus !”

Kevin
“Ok ok, je vais regarder… Mais si t’as un dégât des eaux t’as qu’à appeler ton assurance, c’est fait pour ça !”

Stéphane
“C’est ton engin qui fout tout en l’air chez moi et tu m’envoies balader ?! Je vais appeler la gérance”

Kevin
“Vas-y fais ce que tu veux… moi j’ai mon café qui refroidit.”

Stéphane le fixe, bouche ouverte. Kevin referme doucement sa porte. Le lave-linge continue son essorage. 

Quelque part entre l’an mille et aujourd’hui, Foulques, Aldric, Guilhem, Perrin, Gaspard et Hector hochent la tête,
« certaines choses ne changent jamais »..

Juste un regard posé, pour respirer, pour souffler. — Cathy Conciatori
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Crédit photo : image générée par l’intelligence artificielle

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