« Les hommes sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres. »
— George Orwell, La Ferme des animaux
Chaque année, le même rituel : l’annonce de la hausse des primes maladie, +4,4 % en moyenne pour 2025. En réalité, depuis 1997, année de l’introduction de la LAMal, les primes n’ont cessé d’augmenter, sans exception. Vingt-huit ans d’une spirale ascendante ininterrompue : de quoi donner le vertige. Les primes montent, les portefeuilles se vident et la population transpire.
Mais voilà qu’une nouvelle est tombée cette année comme un ovni dans ce paysage monotone : dans le canton de Zoug, les primes vont baisser de 15 %. Oui, baisser. Dans le canton où les impôts sont déjà parmi les plus bas de Suisse, où les multinationales et les fortunes trouvent refuge… les habitants verront leur facture d’assurance fondre.
Pourquoi ? Tout simplement parce que le canton croule sous les excédents financiers. Plutôt que de laisser dormir ces milliards, les autorités ont décidé de prendre à leur charge quasiment tous les frais hospitaliers stationnaires. Résultat : les primes des assurés zougois reculent. Une opération mathématique élégante, rendue possible par une trésorerie plus que confortable.
Et là, les bras nous en tombent. Le riche canton, qui attire déjà les contribuables les plus fortunés, utilise son trop-plein d’argent pour soulager… ses propres habitants. Le serpent se mord la queue, tout cela fonctionne en circuit fermé :
- les riches s’installent à Zoug parce que c’est avantageux,
- ils paient peu d’impôts, ce qui attire encore plus d’entreprises et de fortunes,
- le canton déborde de liquidités,
- et il peut ainsi offrir des cadeaux fiscaux ou sociaux… à ceux qui en ont déjà le moins besoin.
On prête qu’aux riches. L’adage n’a jamais été aussi concret.
À ce stade, je ne souhaite pas ouvrir un débat sur les différences entre cantons, ni même tomber dans l’éternelle opposition entre riches et pauvres. Ce que je veux mettre en avant, c’est d’un point de vue sociétal et humain : depuis la nuit des temps, c’est toujours le même mécanisme qui est à l’œuvre. Les structures changent, les contextes diffèrent, mais la logique reste : ceux qui possèdent déjà reçoivent encore davantage, et les autres restent enfermés dans leur condition. Un système pernicieux, subtil, qui se perpétue à travers les âges.
Bien sûr, dans le cas de la hausse des primes maladie, chacun pourrait se dire : “Eh bien, je n’ai qu’à déménager à Zoug !”. Mais les prix des appartements font vite redescendre sur terre : un deux-pièces peut coûter autant qu’une villa ailleurs. Bref, à moins d’arriver déjà nanti, le ticket d’entrée reste hors de portée.
C’est peut-être ça, le vrai mur social : on parle souvent de mobilité sociale, de méritocratie, mais en réalité, il est très difficile de sortir de sa classe d’origine. L’ascenseur social est souvent en panne, ou réservé à quelques passagers triés sur le volet. À moins d’un coup de chance, un héritage, un mariage “réussi”, ou un destin exceptionnel, le système tend à reproduire les écarts d’une génération à l’autre.
La Suisse n’échappe pas à cette règle universelle. Les chiffres changent, les mécanismes varient, mais au fond, que l’on parle de primes maladie, d’impôts ou de logement, la logique est la même : ceux qui ont déjà reçoivent encore, et ceux qui n’ont pas continuent de payer.
Juste un regard posé, pour respirer, pour souffler. — Cathy Conciatori
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