Jour « Un »
Ils partent du bas, là où l’air est épais et chaud. 
La poussière colle aux chaussures. 
Les vestes restent fermées dans les sacs,
on n’en a pas besoin, du moins, pas encore.
Premier palier, 1800 mètres. 
Le corps ignore encore le changement. 
On respire pareil qu’en bas.

Jour « Deux »
Le sentier grimpe. 
Les mélèzes se font plus rares, plus tordus. 
Le souffle se raccourcit un peu, 
juste ce léger essoufflement 
qui rappelle qu’on n’est plus chez soi.

Deuxième palier, 2400 mètres. 
Une nuit pour laisser le sang s’habituer à l’air plus rare. 
Le camp se monte lentement, 
chaque geste demande un effort de plus.
Au réveil, le souffle forme un nuage. 
La première fois du voyage.

Jour « Trois »
Plus d’arbres. 
Le vent n’a plus rien pour freiner sa course. 
On ajoute une couche, puis une autre.

Troisième palier, 2900 mètres. 
Le froid, cette nuit-là, s’installe pour de bon. 
Le duvet ne suffit plus tout à fait. 
On dort par intermittence, 
réveillés par le froid qui trouve toujours un interstice.

Jour « Quatre »
Le dernier tronçon. 
L’air pique les poumons à chaque inspiration. 
La tête tourne un peu, l’altitude, 
ou la fatigue, difficile à dire.

Et puis le lac apparaît. 
Juste là, un miroir posé entre les roches, 
couleur de plomb ou de ciel selon l’heure. 
Immobile. 
Aucune ride à sa surface.

L’eau, à cette altitude, 
ne dépasse presque jamais les 8 degrés. 
Un lac de fonte, nourri par la glace 
qui recule un peu plus chaque été.
_________

La nuit du lac

Le camp se plante à quelques mètres de l’eau. 
Pas plus près, le froid remonte déjà, 
on le sent sur les jambes et dans les os.

Le soir tombe vite, là-haut. 
Plus de soleil pour retenir les bribes de chaleur du jour, 
elle part en une heure à peine.

Les étoiles arrivent tôt aussi, 
et plus nombreuses qu’en bas, 
l’air trop mince ne filtre presque rien.

Dans le duvet, le corps cherche sa position, en vain. 
Le froid du sol traverse tout, 
même les trois couches du matelas.

On se lève une fois, deux fois, dans la nuit. 
Juste pour regarder l’eau, 
deviner sa surface dans le noir.

Une main tendue vers le lac suffit à comprendre. 
Ce n’est pas du froid, c’est une brûlure lente, 
qui remonte le bras avant qu’on ait pu retirer les doigts.

Le sommeil vient par fragments. 
Une heure, peut-être deux, jamais plus. 
Le corps sait ce qui l’attend, 
il refuse de se laisser aller tout à fait.

À l’aube, le lac est là, intact. 
Une brume légère flotte à sa surface, 
l’eau plus tiède que l’air glacé du matin, 
pour une fois.
_________

Le réveil

Le froid a gagné la nuit, 
mais le corps reste chaud du sommeil, 
un instant, 
comme un mensonge.

Pas de feu. 
Juste un thé tiède, vite bu, 
dans des mains qui tremblent un peu.

Le sac s’ouvre. 
La combinaison en sort, 
noire, épaisse, raide de froid.

Six millimètres de néoprène. 
Un poids qu’on ne sent qu’une fois porté.

Elle résiste à l’enfilage. 
Les jambes d’abord, puis les bras, 
chaque centimètre de tissu qui frotte, 
qui accroche, qui refuse de glisser.

La cagoule vient ensuite. 
Elle serre le crâne, couvre les oreilles, 
ne laisse qu’un ovale de peau à l’air libre.

Les gants. Les chaussons. 
Un rempart complet, 
sauf pour ce seul morceau de visage, nu, 
déjà cinglé par le vent du matin.

Debout au bord de l’eau, 
il ne reste que quelques mètres. 
Le lac, toujours immobile, attend.
_________

Le choc

Les premiers pas dans l’eau, 
lents, prudents.
Le froid traverse quand même, 
aux chevilles, malgré les chaussons.

Puis il faut y aller. 
S’asseoir dans l’eau, 
se laisser glisser.

Le corps entier se contracte d’un coup, 
réflexe incontrôlé.
L’envie de respirer trop vite, 
de haleter, presque de crier.

Il faut forcer le calme. 
Compter. Une respiration, 
puis une autre,
plus lente que l’instinct ne le voudrait.

Et le visage, seul morceau nu, 
touche l’eau en premier.
Une brûlure immédiate, électrique, 
qui remonte jusque derrière les yeux.

Les mains s’engourdissent
en quelques secondes à peine
malgré les gants.

Le lac ne fait aucun bruit. 
Juste un léger clapotis, 
puis plus rien, quand le corps s’enfonce, 
palme après palme, 
dans une eau qui ne pardonne rien.
_________

La plongée

Sous la surface, l’eau change de nature. 
Elle n’est plus un obstacle, elle devient un lieu.

Une clarté presque irréelle. 
L’eau de fonte ne porte aucune particule, 
rien pour troubler la vue. 
On voit à des dizaines de mètres, 
comme à travers du verre.

La lumière descend en lames obliques, 
découpe les roches englouties, 
les blocs de glace détachés qui dérivent, 
lents, dans les profondeurs.

Le détendeur envoie de l’air glacé à chaque inspiration, 
une sensation âpre, métallique, 
au fond de la gorge.

Chaque bulle expirée remonte en un chapelet, 
seul mouvement dans cette immobilité.

Le froid est toujours là, sur le visage, 
dans les mains malgré les gants. 
Mais, ici il devient autre chose. 
Moins une épreuve qu’un tribut à payer 
pour ce paysage que presque personne ne voit.

On descend encore un peu. 
Le froid s’intensifie avec la profondeur, 
mais la beauté aussi.
_________

La sortie

La remontée est lente, 
presque à contre-cœur. 
Le corps a trouvé un équilibre, 
ici, dans le froid et la beauté mêlés. 
Il faut le quitter.

La lumière se rapproche, 
la surface se devine avant de se briser.
Et là, la vraie surprise : 
l’air mord plus fort que l’eau ne l’a fait. 
Le vent, sur le visage mouillé, 
brûle presque autant que l’entrée dans le lac, 
quelques dizaines de minutes plus tôt.

Sortir de l’eau demande un effort 
que la plongée n’avait pas exigé. 
Les jambes, lourdes, refusent presque 
de porter le poids retrouvé.

Les mains tremblent trop 
pour défaire les sangles du premier coup. 
Il faut s’y reprendre, lentement, 
doigt après doigt.

Puis vient le tremblement, 
celui qu’on ne contrôle pas. 
Les mâchoires claquent. 
Le corps entier vibre, 
cherche à produire sa propre chaleur.

Un thé, encore. 
Les mains posées autour de la tasse, 
sans trop serrer, 
la chaleur fait mal, elle aussi, 
quand elle revient trop vite.

La chaleur met du temps à revenir, 
bien plus de temps qu’il n’en a fallu 
au froid pour s’installer.

Le lac, en contrebas, 
reprend son immobilité. 
Comme si rien ne s’était passé.
_________

Le lac s’efface.

Les mots aussi.

Chez toi, lecteur, la chaleur est toujours là,
l’asphalte qui brûle, 
l’air qui ne bouge pas, 
le corps qui cherche l’ombre.

Durant ces quelques minutes, 
j’espère t’avoir donné froid.
_________

Juste un regard posé, pour respirer, pour souffler. — Cathy Conciatori
#CathyConciatori | #ProfilingCode
© Cathy Conciatori – Profiling Code, 2026. Tous droits réservés.
Crédit photo : image générée par l’intelligence artificielle

#Froid #PlongéeExtrême #LacDAltitude #Montagne #Immersion
#EauFroide #Sensations #Aventure #Nature #EcritureImmersive