Terrasse
Une terrasse, l’air vibre de mille sons qui se cognent les uns aux autres.
Clac ! Une assiette sur un plateau métallique.
Gling ! Deux verres qui s’entrechoquent.
Frrrt… la nappe en papier qu’on arrache d’une table.
Un éclat de rire encombrant, un enfant qui crie, le chhhht d’un soda qu’on décapsule.
Tout s’imbrique. Tout s’amplifie.

En face, mon interlocutrice parle. 
Je vois ses lèvres bouger, ses mains accompagnant ses mots. 
Mais derrière elle, la fenêtre de la cuisine émet des — glinks… clacs… glinks… clacs… 
une danse métallique et rythmique de couteaux et de fourchettes 
qui s’infiltre dans chaque phrase.

— Tu entends les cliquetis dans la cuisine ?
Elle tourne la tête, écoute deux secondes.
— Ah oui ! Maintenant que tu le dis.
Je hoche la tête.
— Pour moi, ces bruits sont invités à notre table. Ils ressassent, s’incrustent,
remplissent l’espace. Tout en te parlant.

Son visage reste figé une seconde. Elle ne comprend pas que ce bruit,
pour moi, ne disparaît pas. Pas plus que les pas derrière mon dos,
les éclats de voix, les ombres qui glissent en périphérie de ma vision.
Tout est là, tout le temps. Mon cerveau ne trie rien.
Il avale tout. Et ça use.

Le cerveau neuro-atypique
Chez moi, chaque sens est une antenne satellite.
Ils travaillent seuls, à pleine puissance. Pas d’équipe, pas de filtre, pas de chef d’orchestre.
L’oreille capte le moindre tintement comme une lame qui vibre sur du verre.
Le nez détecte un parfum comme si on avait cassé le flacon sur ma peau.
Les yeux enregistrent chaque rayon de soleil, chaque néon comme un phare braqué en pleine nuit.
La peau sent les déplacements autour de moi, le glissement d’un pas, le froissement
d’une manche, même sans contact.

Rien ne se hiérarchise.
Tout arrive en bloc, brut, simultané.
Et pendant que je parle, tout ce chaos danse à l’arrière-plan…
en pleine lumière dans ma tête.

Le cerveau neuro-typique
Chez eux, c’est différent.
Ils ont un garde-frontière interne.
Un bruit en fond ? Le cerveau le met en sourdine.
Une odeur trop forte ? Elle s’efface au bout de quelques instants.
Une lumière agressive ? L’œil adapte, comme un pare-soleil naturel.
Les mouvements autour ? Flous, sans grande importance.

Pour eux, la terrasse est animée. Pour moi, elle est en feu.
Et la conversation devient un combat : maintenir le fil, ne pas se perdre,
résister à l’orage sensoriel qui frappe de tous côtés.

La mécanique invisible
Je continue de parler, mais à l’intérieur, je compte les impacts.
Chaque bruit, chaque odeur, chaque mouvement est un coup porté.
Mon corps est crispé, les nerfs en surchauffe.
Mon cerveau, saturé, tourne comme un disque dur au bord du crash :
les voyants rouges clignotent, mais je maintiens la façade.

Pour elle, le bruit est une brève apparition.
Pour moi, c’est un invité de trop, collé à la conversation.

Le retour au silence
Je me lève, je m’éloigne de la terrasse.
Les sons se diluent, les odeurs se dissipent, la lumière baisse d’un cran.
Dehors, tout semble redevenu calme.

Mais à l’intérieur, les muscles sont encore tendus, les nerfs vibrent,
le disque dur ronfle encore.

Pour certains, boire un café en terrasse est une pause.
Pour d’autres, c’est une épreuve.

Juste un regard posé, pour respirer, pour souffler. — Cathy Conciatori
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Crédit photo : image générée par l’intelligence artificielle

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