« Le corps ne ment jamais. » — Alice Miller, psychanalyste
L’air sent le tilleul et l’eau tiède.
Une odeur douce, sucrée,
que le vent pousse par vagues légères depuis le lac.
Le soleil est haut.
Il tape sur les épaules, sur les nuques,
sur les bras nus des gens attablés en terrasse.
Les voix se mélangent, des rires,
des commandes lancées à la volée,
le bruit des verres que l’on pose sur le bois chaud d’une table.
Sur la promenade, les gens marchent lentement.
Comme si le temps, lui aussi, avait décidé de prendre ses aises.
Des enfants courent vers le bord de l’eau.
Un chien plonge la truffe dans les vagues.
Plus loin, un voilier glisse sans bruit sur le lac, blanc et tranquille.
Tout respire. Tout rayonne.
Le monde, ce jour-là, est beau, limpide et semble avoir trouvé son équilibre.
Et puis, un petit rien.
Un message. Une pensée. Un mot qui passe.
Quelque chose d’infime.
Quelque chose que personne autour n’a vu.
Et pourtant, le corps, lui, a déjà répondu.
La poitrine se resserre insidieusement.
Comme une main invisible qui referme ses doigts,
sans prévenir.
La respiration se fait plus courte. Plus haute.
Puis ne descend plus vraiment.
Le tilleul sent toujours aussi bon.
Le lac est toujours aussi bleu.
Les rires, toujours aussi festifs.
Mais quelque chose s’est fermé.
On regarde autour.
Les gens parlent, commandent,
se penchent les uns vers les autres.
Ils sont là, entiers, légers.
Et on se demande, comment font-ils ?
Comment font-ils pour être aussi heureux, là ?
Une pensée s’installe.
Puis une autre.
Elles s’enchaînent vite, trop vite,
chacune tirant la suivante vers le bas.
L’estomac se noue. Les épaules montent.
Le monde continue de tourner, lumineux et indifférent.
Et on se sent étrangement seul, au milieu de toute cette légèreté.
Et la question survient : « Mais pourquoi ? »
Pourquoi ce corps qui se crispe
quand tout, autour, invite à la détente ?
Pourquoi cette ombre qui s’installe
quand la lumière est là, généreuse et offerte ?
On cherche une raison logique.
On scrute le message reçu.
On repasse la pensée, une fois, deux fois.
On se dit que ce n’est rien.
Que ce n’est pas grave.
Que les autres n’en feraient pas une histoire.
Alors on se tait.
On sourit, peut-être.
On commande quelque chose.
On fait comme si.
Mais le corps, lui, n’y arrive pas.
Il sait quelque chose que la tête refuse d’entendre.
Il insiste. Il serre. Il pèse.
Et cette question revient, avec obstination :
Pourquoi moi ?
Pourquoi maintenant ?
Pourquoi ici, au milieu de tout cette joie ?
Ce qui vient de se passer a un nom.
Une angoisse.
Cette vague soudaine et intense,
qui surgit sans crier gare.
Qui prend le corps avant même que la tête comprenne.
Car l’anxiété était déjà là.
Tapie, patiente.
Comme un fond sonore que l’on n’entend plus,
tellement il fait partie du décor.
Et puis quelque chose, un mot, un message, une pensée,
a suffi à faire déborder le récipient déjà bien plein.
L’angoisse, c’est ça.
Le corps qui se manifeste de façon cinglante,
quand les mots n’ont pas encore trouvé leur place et leur compréhension.
Et si le corps n’avait pas tort ?
Et si cette angoisse, aussi inconfortable soit-elle,
essayait de dire quelque chose ?
Car derrière chaque angoisse,
il y a toujours une histoire.
Une histoire ancienne, parfois.
Une blessure oubliée, un souvenir enfoui,
une peur qu’on a appris à faire taire.
Ce message reçu, cette pensée qui a tout déclenché,
n’est pas anodin.
Il a touché quelque chose.
Quelque chose de précis, de personnel, de profond.
Le corps, lui, s’en souvient.
Il garde trace de tout ce que la tête a rangé,
classé, mis de côté.
Et parfois, au bord d’un lac,
un beau jour d’été,
il décide que c’est le moment de parler.
Pour être enfin entendu.
Alors que faire, quand l’angoisse est là ?
Plus question de faire semblant.
La première chose : « respirer ».
Respirer vraiment.
Descendre l’air jusqu’au ventre,
lentement, consciemment.
Comme si on rappelait doucement le corps
à l’endroit où il se trouve.
La deuxième : « bouger ».
Pas forcément loin ou longtemps.
Marcher. Sentir le sol sous les pieds.
Laisser le mouvement défaire
ce que la pensée a noué.
La troisième : « observer, sans juger avec la pleine conscience ».
Promis ce n’est pas une mode.
C’est simplement l’art de remarquer
ce qui se passe en soi,
sans chercher à corriger immédiatement.
Juste voir. Juste accueillir.
Et si ces vagues reviennent souvent,
avec de l’anxiété s’installe, alors il y a une piste à explorer,
avec un professionnel.
Pour comprendre quelle histoire
se cache derrière.
Et commencer, doucement,
à la démêler en conscience.
L’angoisse n’est pas une ennemie.
Elle est maladroite, certes.
Envahissante, parfois.
Mal à propos, souvent.
Mais elle n’est pas là pour faire du mal.
Elle est là parce que quelque chose
demande à être vu, entendu, reconnu.
Alors la prochaine fois qu’elle surgit,
au bord d’un lac, un beau jour d’été,
au milieu de toute cette joie qui n’est pas la vôtre,
ne la chassez pas trop vite.
Respirez.
Marchez.
Observez.
Et demandez-vous :
quelle histoire elle essaie de te raconter ?
Une partie de la réponse est déjà en vous.
Elle attend juste,
que vous soyez prêt à l’entendre.
Juste un regard posé, pour respirer, pour souffler. — Cathy Conciatori
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Crédit photo : image générée par l’intelligence artificielle
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